L’économiste Jean Ndenzako apporte sans détour son analyse sur la situation où visiblement Lumitel profiterait de son statut de « leader du marché, fort d’une couverture territoriale quasi exhaustive » et en montrant que « les répercussions s’étendent de l’érosion de la confiance numérique à une déstabilisation macroéconomique subtile mais réelle. »
Quelle réflexion faites-vous sur les prélèvements faits par Lumitel sur les communications ?
Il y a l’analyse de la pratique et l’asymétrie de pouvoir. La situation décrite illustre une défaillance de la transparence contractuelle. Dans un marché où Lumitel jouit d’un avantage structurel, il est le seul réseau couvrant 100 % du territoire, l’abonné se retrouve dans une position de vulnérabilité.
Avec le mécanisme du prélèvement furtif, un retrait journalier de 120 BIF peut paraître dérisoire à l’échelle individuelle. Toutefois, cette somme agit comme une « micro-taxe » privée. L’absence de notification préalable empêche l’exercice du droit de rétractation, transformant l’acte de consommation en une ponction automatique.
Qu’est-ce que cela peut vouloir montrer ?
C’est un abus de position dominante puisque Lumitel est le seul recours pour une grande partie de la population rurale. Le mécanisme de « vote par les pieds » (changer d’opérateur en cas de mécontentement) est inopérant. L’opérateur capte une rente sans contrepartie de service explicite.
Y a-t-il des conséquences sur l’économie burundaise ?
L’impact économique d’une telle pratique peut être segmenté en trois dimensions critiques. Premièrement, la réduction du pouvoir d’achat des ménages
Le Burundi présente une économie où une part importante de la population vit avec des revenus modestes. Un prélèvement de 120 BIF par jour représente environ 3 600 BIF par mois. Pour un ménage rural, cette somme équivaut souvent à plusieurs kilogrammes de denrées de base ou à des frais de scolarité. Multiplié par des millions d’abonnés, cela représente un transfert massif de richesse des ménages vers les capitaux de l’entreprise.
Deuxièmement, le frein à l’inclusion financière et numérique. Le Burundi mise sur la téléphonie mobile pour pallier la faible bancarisation. Si l’utilisateur perçoit son téléphone comme un outil « prédateur » qui consomme son crédit sans raison, deux phénomènes surviennent
Lesquels ?
La thésaurisation physique et la méfiance technologique. Avec la thésaurisation, les citoyens limitent leurs dépôts sur les portefeuilles mobiles (Lumicash). Ce qui ralentit la vélocité de la monnaie électronique. Avec la méfiance technologique, le ralentissement de l’adoption des services numériques freine la modernisation de l’économie informelle.
Et de trois ?
Troisièmement, l’effet sur la masse monétaire et l’inflation. À l’échelle macroéconomique, si des milliards de francs burundais sont prélevés indûment chaque mois, cela crée une distorsion de la consommation globale. Cet argent, au lieu d’irriguer le commerce local et les marchés de proximité, est centralisé. Si ces fonds sont ensuite convertis en devises étrangères pour être rapatriés par la maison-mère (Viettel), cela accentue la pression sur les réserves de change déjà limitées du pays.
Que faut-il faire alors ?
La persistance de ces plaintes depuis novembre 2025 souligne l’urgence d’une intervention de l’Agence de Régulation et de Contrôle des Télécommunications (ARCT). Pour stabiliser l’écosystème, trois leviers sont nécessaires, l’audit technique indépendant sur ses systèmes de facturation de Lumitel ; le remboursement intégral des sommes perçues sans preuve de souscription explicite (Opt-in) et le renforcement des sanctions pour non-respect des obligations de transparence afin de dissuader les comportements de rente dans les secteurs essentiels.
Sans une régulation forte, l’avantage compétitif de Lumitel notamment sa couverture nationale, risque de devenir un outil d’extraction économique plutôt qu’un moteur de développement.
Forum des lecteurs d'Iwacu
0 commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu
Merci de prendre connaissance de nos règles d’usage avant de publier un commentaire.
Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Tout propos incitant à la haine, à la violence ou à la discrimination est strictement interdit.
Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire non conforme à la charte.
Ajouter un commentaire Annuler la réponse
Votre commentaire
Nom *
E-mail *
Article publié le Wednesday, June 3, 2026