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Paul ACLINOU
HOMMES ET TERRE -
HOMMES ET DIEUX
POUR COMMENCER
Le golfe du Bénin ( l'Ouest du Nigeria ; le sud de la république du Bénin et
de celle du Togo … ) est le théâtre d'une pensée de vie qui mêle très
étroitement l'Homme et un ensemble de divinités dont la manifestation la
plus connue est le Vodou. On considère le vodou comme un culte, c'en est un
en effet, mais pas seulement cela, car l'objectif essentiel n'est pas, à mon
avis, l'accession de l'Etre vers La Divinité Suprême ou sa fusion avec elle
; il est, certes, la recherche du développement spirituel de l'homme mais
surtout, il vise à l'avènement d'une société harmonieuse. Comme nous le
verrons plus loin (in : Les caractéristiques ), cette vision ne s'arrête pas
aux peuples de la mouvance des dieux du Vodou.
Avant d'aborder les données de la mythologie, nous pouvons prêter une
attention particulière aux lieux et aux hommes qui y vivent.
LES LIEUX.
L'aire géographique qui nous intéresse couvre ce qu'on appelle le golfe du
Bénin, un ensemble qui s'étend de l'Ouest du Nigeria ( le pays Yoruba ) , le
sud du Bénin, le sud du Togo et en partie le sud du Ghana. L'actuel Etat du
Bénin constitue la partie centrale de la zone d'influence. Ce que l'on
appelle " La trouée du Dahomey " résulte d'un particularisme climatique du
fait que la pluviométrie diminue de moitié environ par rapport à ce qui
s'observe de part et d'autre de cette zone. On n'y trouvera pas de forêt
équatoriale de pénétration très difficile, mais une végétation beaucoup
moins dense et donc plus facile à explorer par l'homme. C'est un couloir de
passage par lequel des vagues successives de migrants vont déferler,
entraînant un extraordinaire mélange d'idées. Nous avons à faire à un
creuset. Une seconde caractéristique vient de la pauvreté relative de ce
coin d'Afrique, en particulier pour le Bénin et le Togo. Dans ces
conditions, nous allons assister à une intense activité " intellectuelle "
pour survivre. ( Je veux dire que l'absence de rente que serait l'abondance
de ressources naturelles obligeait et oblige encore aujourd'hui à utiliser
sa tête pour survivre.)
Avant la colonisation, cette nécessité de survie va expliquer en partie le
dynamisme, voire l'agressivité des multiples royaumes qui se partagent le
territoire et qui ne cessent de se battre soit pour contrôler le marché de
l'esclavage soit pour se fournir en esclaves à livrer aux maîtres étrangers
de la traite. Là apparaît une première contradiction avec la culture de ses
peuples, culture qui stipule que :" Un roi ne fait pas la guerre à un autre
roi ; un peuple ne fait pas la guerre à un autre peuple " Voila pourquoi, on
l'ignore trop souvent, les rois d'Abomey en particulier, organisaient une
cérémonie à la fin de chaque campagne militaire pour se mettre en conformité
- en apparence en tout cas - avec les préceptes des ancêtres. Cette
cérémonie mettait en scène à l'issue de la campagne les espions du royaume,
un corps de serviteurs du roi dont la compétence était reconnue et redoutée.
Le roi présentait à la foule rassemblée, les espions, artisans de la
victoire ; il les récompensait, mais en même temps, ces espions étaient
présentés comme les responsables de la guerre qui venait d'avoir lieu,
dégageant ainsi la responsabilité morale et spirituelle du souverain et du
peuple. C'était une variante de la technique de bouc émissaire après coup.
La signification d'une telle cérémonie en direction du peuple était que les
nécessités de la vie avaient rendu la guerre inévitable, mais cela ne devait
signifier en aucune façon le rejet des enseignements des anciens dont
l'objet proclamé est la recherche de l'harmonie. Nous constatons là,
beaucoup d'hypocrisie bien sûr, mais l'essentiel était que les hommes ne
perdent pas de vue l'objectif de leur culture. Pendant la colonisation,
cette même pauvreté du pays a conduit les parents à pousser à l'extrême
l'instruction des enfants, ce qui entraînait des sacrifices parfois
considérables des familles. Une alphabétisation qui ouvrait la porte à
l'administration coloniale, source d'emplois ; la fameuse "Dahomey, quartier
latin de l'Afrique " s'explique ainsi. On allait le plus longtemps possible
à l'école, n'ayant rien d'autre à faire, et surtout parce que c'était le
seul moyen d'avoir un emploi stable, et de subvenir ainsi à ses besoins
matériels. De fait, la colonisation allait puiser largement dans cette main
d'œuvre ; les hommes de cette partie des colonies se sont retrouvés dans
tous les territoires ; ils formaient une diaspora qui posera quelques
problèmes humains plus tard à la fin de la période coloniale.
Voilà donc les lieux et les conséquences de leur configuration sur la vie
des hommes.
LES PEUPLES
Yoruba, Adja , Mina, Fon, Popo, Péda, Nago ...
Le golfe du Bénin est probablement la région d'Afrique où nous trouvons la
plus grandes variétés d'ethnies ; cela ne doit pas surprendre étant donné le
caractère de ce coin de terre que nous venons de découvrir. La facilité de
pénétration se traduit par un mélange incessant de peuples.
Le sud de la zone, au Bénin et au Togo en particulier est une région sans
reliefs notables parcourue de cours d'eau et parsemée de lacs ; ces points
d'eau vont servir de sites de regroupement de la population allant jusqu'à
servir de refuge pour des groupes défaits militairement et en fuite ; il
n'est pas étonnant de voir la naissance de villages sur pilotis dont la vie
se déroulait entièrement sur l'eau. ( On notera qu'au Nord, les points d'eau
sont peu habités car source de maladies - présence de moustiques - et
surtout faciles d'accès pour les envahisseurs ; là, ce sont au contraire les
zones montagneuses qui seront des centres de peuplement. )
On peut considérer que dans une région donnée, la langues ou les langues
parlées constituent un excellent indicateur pour apprécier l'histoire des
mouvements de peuples. Au Bénin, si nous considérons cet élément, on note
une très grande parenté entre plusieurs des dialectes usités ; il en est
ainsi du fon, du dialecte adja, du mia, du popo ... ; entre ces parlers, les
différences se situent davantage au niveau du ton et non à celui des termes
ou même de la structures des phrases. Certes, la tonalité est un élément
essentiel des langues du pays, à tel point que pour maîtriser l'un de ces
dialectes, il faut pratiquement y avoir " goûté " dès le berceau, mais, ce
n'est pas une barrière. Prenons par exemple le mot " To " ; il peut
signifier : oreille, ville ou pays, père, rivière ou fleuve ... or ce n'est
pas le contexte de la phrase qui va décider de la signification mais le ton
( bas, moyen, ou haut) ; et souvent la nuance d'un ton au suivant est très
tenue et propre à chacun des dialectes. Une personne qui parle fon comprend
très facilement ce qui se dit dans les autres dialectes cités plus haut,
sans pour autant être forcément à même de le parler sans se rendre ridicule
, à moins d'une longue habitude.
Nous allons retrouver les mêmes caractéristiques de parenté entre le yoruba
et le nago, deux autres dialectes qui sont pratiqués par une partie très
importante de la population.
Cette situation vient du fait que nous avons des couches successives de
migrants qui, une fois sur place, vont se scinder en différents groupes qui
forment les ethnies qui peuplent aujourd'hui le sud du Bénin.
Il semblerait que le groupe adja soit l'un des plus anciens et proviendrait
d'un groupe plus important dont seraient issus aussi les yorubas, qui eux -
même vont se répartir entre le Nigeria et le Bénin pour l'essentiel. Il
faudra attendre les résultats des fouilles archéologiques en cours pour
préciser leur origine : probablement de l'Afrique de l'Est ( de la zone
considérée ).
Une question se pose alors : pourquoi ces peuples ont-ils migré ? La
facilité de circulation dans la zone n'est en effet pas une raison
suffisante ; il y a là en réalité un fait de culture qui, à ma connaissance,
n'a pas été souligné jusqu'à présent. Certes, les besoins matériels
pourraient suffire, à l'instar de ce qui se passe dans d'autres contrées,
pour justifier ces migrations ; mais ici, il faut noter que le golfe du
Bénin n'est pas exceptionnellement riche en matières agricoles. La cause
pourrait peut-être être dictée par un principe fondamental des sociétés de
cette culture que je vais appeler désormais "YORUBA " ; cet élément est le
suivant : "quand tu n'es pas né, avec un royaume comme héritage, il faut te
bâtir le tien " Ce précepte est vécu au propre ; nous allons le voir en
œuvre tout au long de l'histoire des peuples du golfe. En voici une
application historique dans le cas du royaume d'Abomey :
Le royaume d'Abomey - qu'on appelait DAN HO MÊ ( littéralement : dans le
ventre de Dan ) qui donnera le Dahomey colonial - est probablement le plus
connu du Bénin. Ce royaume à une histoire qui découle directement du
précepte ci - dessus.
L'histoire commence vers le XIII eme siècle ; un groupe de migrants
d'origine Yoruba (? ) se fixa à Tado et y fonda un royaume ; des décennies
plus tard, se posa le problème de la succession au trône, ( probablement,
parce que le roi n'avait pas désigné son successeur avant de mourir ). Il y
eut une dispute et finalement, l'aîné garda le trône de Tado ; le cadet s'en
alla vers le Sud-Est fonder le royaume d'Allada, n'ayant pas hérité de celui
de son père. Le même problème se posa une fois encore des décennies plus
tard à l'occasion de la vacance du trône d' Allada. Là aussi, l'aîné sortit
vainqueur de la controverse et garda le trône. Le cadet et le benjamin
durent partir avec leurs partisans. Le premier fonda le royaume de Porto -
Novo et le second celui d'Abomey.
Un autre exemple nous est fourni par les ethnies qui occupent les régions de
Agoué, Anécho ... ( vers la frontière du Togo). Là, ce sont des groupes
venus d' Accra ( Ghana ) qui se sont installés. Il y a eu plusieurs vagues
d'immigrants qui, après avoir perdu la bataille pour le contrôle d' Accra,
sont venus fonder ailleurs leur royaume. Voila donc des ethnies apparemment
distinctes qui fonctionnent sur des principes similaires.
Un autre élément culturel intervient dans le déroulement de ces querelles
qui porte sur le rôle que la culture assigne à l'aîné ; c'est un point que
j'ai développé dans l'Horloger de Kouti et Le Commencement ; nous aurons
bien sûr l'occasion d'y revenir.
J'ai voulu brosser ici un tableau succinct de l'élément humain, forcément
incomplet, qui est la matière sur laquelle repose la mythologie que nous
allons aborder à présent.
LES CARACTERISTIQUES DE LA MYTHOLOGIE
Absence de gestes surnaturels ou surhumains ( tout est à la dimension de
l'Homme ; tout est au pouvoir de l'Homme ) Absence d'agressivité. ( que ce
soit entre les Dieux ou bien que ce soit dans les préceptes en direction de
l'homme , nous sommes loin de l'image populaire que l'on attache au vodou )
Absence de violence. ( cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de querelles, de
controverse ou bien de contestation ) ( " un roi ne fait pas la guerre à un
autre roi. Un peuple ne fait pas la guerre à un autre peuple " )
Absence d'intervention de fées.
Une situation géographique non spécifiée.
Groupe ethnique indéterminé.
Par ces deux derniers points, nous pouvons attribuer une dimension
universaliste à cette mythologie.
Je vous donne rendez - vous pour la seconde partie où il sera question des
fondements de la mythologie yoruba.
P. G. Aclinou
Pour un accès direct à cette ressource sur un des sites de G.
ACLINOU :
http://perso.wanadoo.fr/paul.g.aclinou/sitfr/indexfr.htm |