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Beaucoup
d’internautes connaissent votre œuvre photographique, mais qu’en est-il de
votre personnalité d’artiste ?
Tout d'abord, je vous remercie de m'accueillir sur votre site et me
permettre d'exprimer ma passion africaine. Passion pour la terre
africaine, mais surtout pour les Africains, pour leur sens de la vie et de la
joie, pour leur dignité et aussi pour leur beauté. Cependant, l'amour n'est
pas synonyme d'angélisme et il ne faut pas nier les dures réalités
africaines.
Vous me faites l'honneur de me qualifier "d'artiste", mais je ne me
considère que comme "amateur" (amator : qui aime, qui a de l'amour). Je me
sens très humble quand je vois les talents de vrais photographes. Il ne faut
pas me parler "technique". Mes images sont souvent prises rapidement, à"la
volée"(mais jamais volées) à la recherche de moments d'échanges. Mon "petit
talent" s'est révélé avec ma découverte de l'Afrique. Ce fut un véritable
choc d'images, de couleurs et une histoire d'amour qui commençait avec ce
continent.
L’Afrique que vous nous décrivez est-elle un choix ou un hasard dans
votre parcours existentiel ?
Ma rencontre avec l'Afrique s'est faite par hasard. J'ai toujours beaucoup
voyagé et je dois avouer que l'Afrique ne m'attirait pas, pensant qu'il n'y
avait rien à y voir ! J'ai posé pour la première fois le pied en Afrique
noire sur la fascinante Namibie. Puis ce fut la révélation du Sénégal et la
rencontre avec sa population si chaleureuse et généreuse. Depuis cette
passion n'a cessé de s'amplifier. Au cours de ces dernières années, chacun
de mes voyages en Afrique a été source de rencontres au hasard des routes,
des marchés, des villages.
De l'Atlantique et la Méditerranée à l'Océan Indien, des portes du Sahara au
désert du Namib, des lointaines vallées d'Ethiopie aux monts Mandara du
Cameroun, j'ai traversé une quinzaine de pays d'Afrique (y compris le
Maghreb) et découvert de nombreuses ethnies qui témoignent si bien de la
diversité et de l'humanité de ce continent.
Mon premier choc émotionnel a été d'ordre esthétique. Je veux montrer le
meilleur de l'Afrique et essayer de faire partager ma passion pour ce
continent trop souvent maltraité par l'actualité. L'Afrique ne se résume pas
aux guerres, au sida ou aux famines. En Afrique, j'ai été éblouie par la
beauté des gens, la noblesse du maintien des femmes, l'explosion des
couleurs et le sens de la parure et de l'élégance.
Ma récompense est de lire dans le livre d'or d'une de mes expositions
:"donne envie de partir en Afrique!"
L'Afrique fascine. Elle nous invite au retour aux sources. Elle nous remet
dans le droit chemin de la vie et nous apprend à relativiser un certain
nombre de choses. Elle nous réapprend certaines valeurs essentielles que
nous avons oubliées.
Vous êtes femme et photographe sur un continent qui n’a pas toujours eu
la réputation d’être très ouvert au féminisme. Comment vivez-vous cette
relation avec les pays que vous photographiez ?
Le problème de la situation de la femme en Afrique est complexe et me touche
beaucoup.
Je trouve la femme africaine admirable!
Levée tôt le matin, elle pile le grain,va chercher l'eau et le bois, parfois
après de longues heures de marche, s'occupe des enfants,prépare le repas et
souvent avec un enfant dans le dos. Mais elle travaille aussi aux champs
avec les hommes, ou va vendre au marché quelques tomates ou piments... et
tout cela dans la bonne humeur!
Largement exclues du pouvoir, les femmes sont pourtant un moteur important
de l'activité et de la production et sont celles par qui le progrès se
transmet à la société.
En tant que femme, je ne peux qu'être émue par certaines pratiques infligées
aux femmes africaines, telles que l'excision, les avortements dans certaines
ethnies du sud éthiopien, les mariages forcés, la polygamie imposée et
l'absence de droits des femmes.
Les femmes elles-mêmes contribuent à perpétuer ces traditions. D'autres
dénoncent avec courage ces pratiques séculaires. Pour elles, le changement
doit venir de l'intérieur et non être imposé par le monde extérieur. Il
faudra du temps pour changer les mentalités, mais je crois l'évolution
inéluctable.
L'excision commence à être interdite dans plusieurs pays, le Bénin a
interdit récemment la polygamie. La condition féminine en Occident n'a pas
toujours été ce qu'elle est actuellement, les femmes ont dû se battre pour
obtenir leurs droits.
Mais il faut se garder de généraliser, j'ai souvent remarqué le fort
tempérament de certaines africaines qui sont loin des épouses soumises et
dociles que l'on pourrait imaginer. Bien qu'au final, l'homme a sans doute
le dernier mot! Certaines sociétés accordent une place importante aux
femmes, telle que la communauté touarègue, où elles ont assurément une
présence importante.
Au cours des siècles, les femmes africaines ont souvent joué un rôle
important dans la société, par exemple, dans le domaine religieux et elles
accédaient souvent au pouvoir royal...
Les femmes commencent à exercer des responsabilités politiques, il faut
espérer qu'on ne les cantonne pas dans des domaines marginaux. Il importe de
contribuer à l'émergence de femmes d'une certaine trempe, car elles savent
intégrer le social et l'économique.
Vos photos nous offrent une certaine vision d’un pays et des gens qui y
vivent. Si on se plonge dans vos portraits du Sénégal et dans ceux du Niger,
on a l’impression de visiter deux planètes complètement différentes. Pour
une photographe, existe t’il une telle différence entre ces deux pays ?
Je ne dirais pas des planètes différentes, mais il est vrai qu'on peut
différencier les régions côtières africaines des régions intérieures.
Je ne connais du Sénégal que son littoral et je dirais que cette zone est
plus "moderne" et sans doute plus riche que les pays sahéliens, tels que le
Mali. J'aime un peu moins ces régions côtières, et les grandes villes qui
s'y trouvent, avec leur pollution et leurs embarras de la circulation... Dès
que j'arrive en Afrique, je file "en brousse"! Les traditions y sont restées
vivaces, les gens souvent plus accueillants. il y a une telle diversité
architecturale. La première fois que j'ai contemplé, du haut de la falaise
de Songo, un village Dogon, j'ai trouvé cela époustouflant de beauté!
En Afrique, l'art est dans la vie au quotidien, dans les objets les plus
anodins. On est captivé par l'harmonie des gestes, par la parfaite
adéquation entre les constructions et l'environnement. Au Mali, on est
ébloui de voir les gens déambuler dans les ruelles des villages en banco,
avec les reflets de leurs vêtements dans la lumière si particulière du
Sahel.
Au Togo et au Bénin, les Bétamaribé ont créé une forme d'habitat extrêmement
originale, le tata-somba, en forme de petite forteresse d'argile. Au Ghana
et au Burkina, on admire les architectures Kassena et Lobi. Ces
architectures défensives offrent de parfaits exemples "d'architectures
sculptures". Les mosquées en banco du Mali sont admirables. Mon envie de
visiter le Mali a été déclenchée par une photo de la mosquée de Djenné.
Comment ne pas résister au charme de villes telles que Djenné ou Agadez?
Dans les zones littorales, le modernisme est malheureusement arrivé avec ses
parpaings et sa tôle ondulée! Le progrès n'est pas toujours synonyme de
beauté. Bien sûr, c'est au profit de davantage de confort pour ses
habitants, et on ne peut les en blâmer.
Mais comment préserver ce patrimoine architectural unique au monde, et en
permettant néanmoins aux populations l'accès à une certaine modernité et à
des conditions de vie décentes. Car, il faut reconnaître que ces
architectures sont superbes d'un point de vue esthétique et qu'elles ont été
fonctionnelles pendant de nombreuses années. Mais, quand on pénètre dans ces
maisons, on est saisi par l'obscurité totale, il faut quelques minutes pour
que l'oeil s'habitue et qu'on y voit un peu. On ne peut manquer de se
demander : comment peut-on y vivre ?
Je me dois aussi d'évoquer les cérémonies qui restent encore très présentes
dans ces régions, et qui sont un vrai bonheur pour les photographes! Ces
rituels font l'âme de l'Afrique. Loin du folklore,ces cérémonies marquent
les étapes importantes de l'existence. Il faut préserver ce riche héritage,
non seulement pour les générations africaines à venir, mais pour le monde
dans son ensemble.
Il faudrait aussi parler des magnifiques marchés, coeurs battant de
l'Afrique et autre ressource importante de photos...
Vous parvenez à saisir et à nous transmettre des instants fugitifs d’une
vie africaine quotidienne et vous réalisez des portraits d’une beauté
saisissante. Quelle est votre méthode pour approcher et saisir la vérité de
vos modèles ?
On ne photographie bien que ce qu'on aime! Le fait d'être une femme favorise
peut-être le contact. J'ai une prédilection pour les portraits de femmes et
c'est toujours un moment d'échange. J'aborde toujours les gens avec humilité
et respect. Les refus sont assez rares, surtout dans les campagnes, et il
s'agit bien souvent de timidité, il suffit de discuter un peu... et d'un
sourire.
Parfois, il faut monnayer! Certaines ethnies du sud de l'Ethiopie en ont
fait leur "fond de commerce" ! Pourquoi pas? Cela dépend de l'ambiance ... C'est
aussi une sorte d'échange.
Actuellement, il existe un "sésame" extraordinaire pour vaincre toutes les
réticences, c'est l'appareil numérique, qui permet de montrer tout de suite
la photo sur l'écran! Succès garanti!
Vous m'avez confié votre sensibilité particulière pour le Niger. Pourquoi
ce pays vous émeut-il tant ?

En effet, mon dernier coup de coeur est pour le Niger, pays que j'ai
découvert assez récemment. C'est un pays fascinant resté très traditionnel,
et c'est ce que j'aime en Afrique! C'est un pays d' une grande diversité de
paysages, des rives du fleuve Niger (Aman Iman!l'eau, c'est la vie, en
Tamashek), à l'envoûtant Sahara, en passant par ses parcs animaliers et en
traversant les jolis villages Haoussa en banco, aux greniers typiques en
forme d'oeuf, jusqu'aux campements Bororos et Touaregs. Personne ne peut
oublier la vision quasi biblique de ces nomades Bororos amenant abreuver
leurs magnifiques troupeaux aux cornes immenses en forme de lyre, et
transportant tout sur leurs ânes: maison, calebasses, enfants, agneaux,
ânons et outres... J'ai d'ailleurs intitulé une de mes photos:"les premiers
matins du monde".
J'aime Agadez (classée au patrimoine mondial de l'UNESCO), belle ville de
terre ocre, aux toits en terrasses, avec ses mosquées, ses écoles
coraniques, ses marchés et ses ruelles typiques traversées par des
silhouettes enturbannées à fière allure!
Mais les plus beaux paysages sont ternes sans le sourire d'un enfant! Et
l'Afrique, c'est d'abord les gens, les rencontres...
J'ai toujours eu la passion des ethnies nomades et de leur goût rare et
remarquable pour la beauté. Leur apparence est le fruit d'une recherche
esthétique élaborée.
J 'ai également découvert, et cela m'a passionnée, la culture et l'histoire
d'un peuple célèbre : les Touaregs. Rejetés au désert depuis fort longtemps,
ils ont su s'adapter à cet univers difficile, et là où personne ne peut
vivre, ils y ont fait fleurir une civilisation.
On sent que c'est un peuple qui vient de loin,du fond de l'histoire, un
peuple libre et fier,et qui nous renvoie à nos lointaines origines,où nous
étions tous des nomades!
Danièle
Luyckx -
PlaneteAfrique Février 2005 |
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