Tunisie : l’effondrement de l’investissement productif
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Au classement mondial de l’investissement, la Tunisie occupe la 160e place sur 164 pays. Moins que le Mozambique. Moins que le Tchad. Une statistique vertigineuse qui résume, à elle seule, l’état d’une nation qui a choisi, presque délibérément, de sacrifier son futur productif. Ce n’est pas le fruit d’une fatalité géographique. C’est le résultat d’une politique.
Une chronique signée Ridha Driss, dirigeant du parti Ennahdha et conseiller politique de Rached Ghannouchi
Il y a quelque chose d’obscène dans le contraste. D’un côté, les affiches du Tunisia Investment Forum qui ont tapissé Tunis les 25 et 26 juin 2026, promettant « 4 milliards de dinars d’investissements étrangers » et une Tunisie ouverte sur le monde. De l’autre, un chiffre publié discrètement la même semaine par l’Agence de Promotion de l’Industrie et de l’Innovation (APII) : sur les quatre premiers mois de l’année, seulement 745 projets industriels ont été déclarés, contre 1 252 à la même période en 2021, et 1 402 en moyenne durant la décennie 2010-2019. La Tunisie investit aujourd’hui dans son tissu industriel l’équivalent de 0,4 % de son PIB. Elle en était à 1,9 % en 2019.
Ce n’est pas une glissade. C’est un effondrement.
La 160e place sur 164
L’indicateur est brutal. Selon le classement 2026 établi par The GlobalEconomy à partir des projections du Fonds monétaire international, la Tunisie se situe à la 160e place mondiale sur 164 pays pour le ratio investissement total/PIB, avec un taux de 10,4 %. Elle devance à peine Djibouti et les Comores. Elle est distancée par le Mozambique, le Tchad, le Bénin. En Afrique du Nord, le fossé est abyssal : le Maroc à 26,1 %, la moyenne africaine à 23,3 %. La Tunisie est à moins de la moitié du taux d’investissement moyen de son propre continent.
Plus révélateur encore : le groupe suisse Cicor, spécialiste de l’électronique avancée pour les secteurs médical, industriel et de défense, a annoncé le 16 juin 2026 son départ de Tunisie et le transfert de ses activités vers le Maroc. Une transaction symbolique à 1,3 million d’euros. Ce n’est pas la défaillance d’une économie — c’est le verdict d’une économie qui a rendu son bulletin blanc dans la compétition mondiale pour les industries à haute valeur ajoutée.
La même semaine, le classement Savills Nearshoring Index 2026, qui évalue 54 pays sur leur attractivité pour les relocalisations industrielles, cite le Maroc, l’Algérie et l’Égypte parmi les destinations nord-africaines compétitives. La Tunisie n’y figure pas.
La guerre contre les entrepreneurs : un choix idéologique
Derrière ces chiffres, il y a une idéologie. Depuis 2021, le discours présidentiel a progressivement construit une représentation du monde des affaires comme un espace de prédation, de corruption et de complot contre le peuple. Kaïs Saïed n’a jamais eu un mot pour saluer la création d’une entreprise, l’embauche d’un ingénieur, l’export d’un produit tunisien. Son lexique économique tourne autour d’un vocabulaire unique : les « spéculateurs », les « monopoleurs », les « lobbies » et leurs « relais », la « mafia » qui gouvernerait dans l’ombre.
Cette diabolisation n’est pas rhétorique. Elle a eu des conséquences directes. Des chefs d’entreprise ont été arrêtés, placés en détention préventive sur la base de dossiers souvent flous, dans un contexte où la justice avait perdu son indépendance. La peur s’est installée. Les capitaux se sont repliés. L’investissement privé, déjà timide, a été définitivement tétanisé. Dès décembre 2021, l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises (IACE) dénonçait publiquement « la stigmatisation de l’entrepreneur et de l’entreprise » portée par « la plus haute fonction de l’État ».
Ce n’est pas une politique économique. C’est une politique de ressentiment.
Sept erreurs, un cercle vicieux
Le think tank tunisien TEMA, dont la lettre hebdomadaire Ecoweek fait référence dans les milieux économiques de Tunis, a publié cette semaine une analyse au vitriol. Son fondateur Hachemi Alaya identifie sept « péchés capitaux » qui ont progressivement étouffé l’investissement privé et public en Tunisie.
Le premier : une économie duale figée depuis quarante ans, avec un secteur offshore exportateur décorrélé d’un tissu domestique suradministré, sans effets d’entraînement ni transfert technologique. Le deuxième : une économie de rentes protégée par des licences et des barrières administratives qui ont orienté les capitaux vers l’immobilier et l’import-distribution plutôt que vers la production. Le troisième, et peut-être le plus dévastateur : le financement du déficit public par le marché bancaire domestique depuis 2021, forçant les banques à préférer la dette souveraine au crédit aux entreprises. L’encours des Bons du Trésor détenus par les banques a atteint 36 milliards de dinars. Les banques ne financent plus l’économie. Elles financent l’État.
Alaya n’y va pas par quatre chemins : « En optant pour le bricolage et l’immobilisme en matière de réformes structurelles, en travestissant la lutte contre la corruption en guerre contre le secteur privé et en appréhendant tout ce qui procède de l’étranger comme attentatoire à la souveraineté du pays, la Tunisie a de facto fait le choix du chômage, de l’appauvrissement et du sacrifice de son avenir. »
Les sociétés communautaires : l’utopie qui a coûté cher
Il fallait remplacer le capitalisme par quelque chose. Ce fut les sociétés communautaires — Achariket Al Ahliya — présentées dès 2022 comme la grande innovation économique du projet présidentiel : des structures collectives de proximité, ancrées dans les régions, qui devaient incarner une « troisième voie » entre entreprise privée et État. L’idée avait la séduction des utopies simples.
La réalité a été sans pitié. Entre mars 2022 et fin 2024, 268 annonces de création ont été publiées au Journal officiel. Mais seulement 64 entreprises ont été effectivement créées, et parmi elles, à peine 22 sont réellement entrées en activité , soit moins de 10 % des projets annoncés. Les banques publiques ont refusé de les financer, à l’exception de la BTS qui leur a accordé 13 millions de dinars de prêts. Face à cet échec, la réponse du pouvoir a été de modifier le texte législatif, d’allouer 35 millions de dinars supplémentaires dans la loi de finances 2026, d’élargir les avantages fiscaux et d’ouvrir l’accès prioritaire aux biens domaniaux.
L’État subventionne l’échec avec conviction. Pendant ce temps, l’investissement privé s’effondre, les entrepreneurs prennent leurs capitaux et partent vers le Maroc ou la France, et la Tunisie perd sa compétitivité industrielle.
Le vrai problème est structurel : les sociétés communautaires ne créent pas de richesse parce que leur cadre juridique le leur interdit, leur champ d’action est limité, leur accès aux marchés est contraint, et leur logique d’organisation collective est incompatible avec les exigences d’un tissu économique productif. Ce n’est pas une coopérative. Ce n’est pas une entreprise. C’est un mirage.
L’essence subventionnée comme révélateur
Un seul chiffre suffit parfois à radiographier un système. La Tunisie, pays importateur net de pétrole, affiche en juin 2026 une baisse du prix de l’essence en dollars — à 0,867 dollar le litre — alors que le prix mondial atteint 1,510 dollar et que les pays comparables ont enregistré des hausses entre 16 % et 36 % depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient. Le système de subventions massives maintient artificiellement les prix bas. Il coûte plusieurs milliards de dinars. Il profite proportionnellement davantage aux classes moyennes qu’aux plus vulnérables. Et surtout, il aspire l’espace budgétaire qui pourrait financer les routes, les universités, les zones industrielles.
Ce n’est pas une politique sociale. C’est une politique de survie politique, financée par les générations futures.
La « réconciliation » : l’aveu d’un échec
Cinq ans après le coup d’état de juillet 2021, Kaïs Saïed qui avait fait de la lutte contre les hommes d’affaires corrompus son étendard le plus visible est contraint de relancer, pour la énième fois, un mécanisme de « réconciliation pénale » avec ces mêmes hommes d’affaires. En juin 2026, Kaïs Saïed a reçu au Palais de Carthage le nouveau président de la Commission nationale de réconciliation pénale pour annoncer « une nouvelle opportunité » offerte aux personnes impliquées dans des affaires de corruption.
La scène aurait pu être lue comme un retournement courageux. Elle ressemble davantage à un aveu d’impuissance. Car après près de quatre ans d’existence, le bilan de ce mécanisme est quasi nul : aucun montant significatif récupéré, aucun grand projet régional financé, et une commission qui peine à convaincre des acteurs économiques légitimement méfiants après des années de persécution judiciaire. L’opposition et de nombreux observateurs dénoncent depuis longtemps un dispositif opaque, juridiquement complexe et incapable de produire des effets tangibles.
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cette séquence : diaboliser les entrepreneurs pendant cinq ans, bloquer l’investissement privé, vider les tribunaux de leur indépendance pour poursuivre des chefs d’entreprise , puis se retrouver à supplier ces mêmes acteurs de « revenir » pour financer des régions que l’État est incapable de développer seul. C’est la logique du pompier pyromane appliquée à la politique économique.
La comparaison marocaine : un miroir impitoyable
La vraie leçon de ces chiffres se lit dans la comparaison avec le Maroc. Les deux économies ont longtemps été mises en parallèle — deux pays méditerranéens à revenus intermédiaires, deux démocraties en construction dans les années 2010, deux hubs potentiels pour l’investissement européen. Aujourd’hui, le Maroc affiche 26,1 % d’investissement/PIB contre 10,4 % pour la Tunisie. Rabat a dépassé Tunis dans le Global Peace Index 2026, gagnant vingt places en un an pour se hisser au 65e rang mondial. Tanger Med est devenu l’un des premiers ports d’Afrique. Casablanca accueille les sièges régionaux des multinationales qui avaient un temps regardé vers Tunis.
La différence n’est pas climatique, ni géographique. Elle est politique. Le Maroc a fait des choix stratégiques cohérents sur vingt ans, a soigné son image vis-à-vis des investisseurs étrangers, et a traité son secteur privé comme un partenaire de développement plutôt que comme un suspect. La Tunisie, elle, a choisi la rhétorique de la méfiance, de la souveraineté blessée et de la lutte des classes économiques comme substitut à une véritable politique industrielle.
Ce que disent les chiffres, ce que refuse d’entendre le pouvoir
La question n’est plus de savoir si la Tunisie peut encore rattraper son retard. Elle est de savoir si le pays a encore la volonté politique d’en reconnaître l’ampleur , et si ceux qui gouvernent sont prêts à admettre que leur idéologie économique a contribué, de manière mesurable, à l’effondrement que les statistiques documentent.
Tant que le discours public continuera d’identifier les entrepreneurs comme des prédateurs, les investisseurs étrangers comme des vecteurs de perte de souveraineté, et les réformes structurelles comme des concessions imposées par « l’étranger », aucun forum d’investissement, aussi bien organisé soit-il, ne compensera le vide laissé par cinq ans d’hostilité systématique envers la création de richesse.
Les 160e place sur 164 ne sont pas une statistique. C’est un verdict.
Cet article s’appuie sur les données publiées dans l’Ecoweek n°24-2026 du think tank TEMA (Tunis), les classements APII, GlobalEconomy, Savills Nearshoring Index 2026, le Global Peace Index 2026 de l’Institute for Economics & Peace, ainsi que sur les analyses publiées par BusinessNews, Nawaat, Le Courrier de l’Atlas et la presse économique tunisienne.
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